Quelle politique de cohabitation à Molenbeek ?

Interpellation de Sarah Turine au conseil Communal du 30 juin 2011 sur la politique de cohabitation à Molenbeek.

Publié le jeudi 30 juin 2011

Suite à l’annonce par une entreprise de son départ de la commune, un emballement médiatique a mis Molenbeek au cœur de l’actualité. Inévitablement, nous avons dû constater dans le chef de certains médias, une certaine simplification de la réalité complexe de notre commune et un focus disproportionné sur l’unique dimension sécuritaire. Or la délinquance, les délits et donc l’insécurité semblent diminuer. Néanmoins, le quartier Maritime dont il est question ici connaît régulièrement et ce depuis longtemps des tensions que l’on ne peut nier. Ces tensions sont d’ordres multiples : économiques, culturelles, sociales, sécuritaires,… et touchent également, même si c’est souvent dans une moindre mesure, d’autres quartiers de la commune et de Bruxelles. Et ces tensions participent du sentiment de malaise, d’insécurité et de crainte que certaines personnes peuvent éprouver en traversant, en travaillant ou en habitant dans ces quartiers.

On sait que la réalité des quartiers comme le quartier maritime est complexe et les réponses à apporter aux défis qu’ils rencontrent doivent être multiples, complémentaires, réfléchies dans un plan distinguant les réponses qui porteront leurs fruits à court, moyen et long terme.

Les pouvoirs publics doivent fournir une réponse globale. La commune ne peut répondre seule aux problèmes liés, par exemple, au chômage, à l’échec scolaire, à la délinquance, ou encore au de trafic de drogue. Mais si les autres niveaux de pouvoir régional, communautaire et fédéral ont leur part à prendre, la commune a évidemment un rôle important à jouer comme acteur de proximité.

Je voudrais insister sur trois axes qui me paraissent prioritaires pour la commune et pour lesquels l’autorité communale a un rôle fondamental à jouer.

Le premier axe est celui du « vivre ensemble ». La richesse de la diversité de notre commune est pour l’instant cachée par une homogénéisation de certains quartiers, de certains lieux de divertissement, par une intolérance, aussi, de part et d’autre, face à des comportements, des habitudes de « l’autre ». Les acteurs de terrain et les habitants le disent, cette intolérance se radicalise dans certains propos, certains comportements de part et d’autre envers « l’autre » différent, quel qu’il soit. Et cela, malheureusement, entraîne le renfermement identitaire et amène un grand nombre à se barricader, physiquement, ou mentalement, de peur de la rencontre de l’autre. Ce cercle vicieux de l’intolérance, de la peur et du renfermement sur soi doit être stoppé net. Il s’agit de mettre en place un réel plan d’action œuvrant au dialogue interculturel et à la construction collective du quartier par les habitants, les entreprises, les associations, les travailleurs, les écoles et les pouvoirs publics. Pour éviter le risque croissant que la cohabitation entre les habitants eux-mêmes, et aussi entre les habitants et les entreprises, dans ces quartiers ne devienne synonyme de forteresse dans le ghetto.

Le deuxième axe concerne la jeunesse. Les taux d’échecs et de décrochages scolaires, de chômage sont particulièrement élevés parmi nos jeunes. Des études montrent également que beaucoup de jeunes vivent de façon cloisonnée, se sentant les kings dans leur quartier mais tellement mal à l’aise en dehors. Ces parcours semés d’embûches peuvent s’accompagner d’un désarroi légitime et peuvent amener certains d’entre eux à trouver leur voie dans la colère, l’insoumission et l’incivilité, voire dans le plus grave des cas la délinquance (heureusement pour une minorité d’entre eux). Certains autres sont amenés à transformer cette colère ou ce désarroi en repli sur soi, repli sur certains pans de leur identité (dont parfois les religions). Et les questions identitaires lorsqu’elles sont vécues à l’extrême peuvent amener leur lot d’intolérance.

Sur ces différents aspects, la commune a un rôle à jouer. Sur le long terme, en donnant à ses écoles des impulsions spécifiques dans la lutte contre l’échec scolaire, l’éducation à la citoyenneté, le dialogue interculturel et interreligieux, le travail avec les parents et les associations de quartier, la découverte de l’autre,… De même les associations travaillant avec les jeunes et avec les parents doivent axer leur programme avec pour objectif l’émancipation et la rencontre de l’autre pour donner les outils et susciter le désir auprès des jeunes de participer activement et collectivement à la construction de leur quartier, de leur commune, de leur Région, qu’ils s’y sentent « appartenir » au même titre que chaque habitant de la RBC. L’enjeu de l’appropriation de l’espace public est évidemment au cœur de ces questions.

Enfin, la commune doit mener une politique proactive d’accueil et d’accompagnement permanent (fidélisation) des entreprises et des commerces dans notre commune qui ne manque pas d’atouts : c’est une commune proche du centre-ville, bien desservie par les transports en commun, qui a sur son territoire le futur plus grand pôle intermodal (gare de l’ouest), une commune qui regorge d’espaces publics verts et conviviaux, avec une population jeune aux talents multiples. Et cette question se pose bien au-delà de l’annonce d’une entreprise de quitter le territoire. Quand on voit le prix des locations d’espaces commerciaux ou de bureaux à Molenbeek, dont certains semblent avoir du mal à être loués, il importe de redorer l’image de la commune (et pas seulement par rapport aux entreprises d’ailleurs), de renforcer le dialogue avec celles présentes sur le territoire pour identifier les difficultés et y trouver des solutions.

Si Vivre ensemble, ce n’est pas seulement vivre les uns à côté des autres, c’est vivre les uns avec les autres. Si l’on veut « re-souder » la ville avant qu’elle ne se fracture complètement, il est urgent que nous, acteurs politiques, prenions la mesure de l’enjeu. Sans nous voiler la face, analyser les faits, accepter de remettre en question, voire en cause, certaines de nos politiques passées et proposer les mesures qui s’imposent.

Il est urgent que mixité, diversité, dialogue et construction collective soient mis au rang des priorités dans toutes les dimensions de la politique communale.

Mes questions au Collège sont les suivantes :

1. Que pensez-vous de ces trois axes et comment comptez-vous renforcer les politiques communales en la matière ?

2. A plusieurs reprises nous vous avons interpellé sur la nécessité de donner aux écoles des outils pour renforcer la dimension du dialogue interculturel dans leur projet pédagogique. En janvier 2009, une motion a été votée suite à l’importation du conflit israélo-palestinien dans laquelle on demandait notamment au Collège de soutenir les écoles et de les appeler à prendre des initiatives dans le sens du dialogue interculturel. Quelles mesures ont été prises précisément depuis ce moment ? Et quelle évaluation en faites-vous ?

3. Au niveau de la cohabitation difficile dans le quartier et le manque de contacts avec la commune dont se sont plaintes deux entreprises, quelles sont les réponses que vous pouvez apporter ?

4. Pour améliorer la cohabitation entre les différents acteurs dans un quartier, n’y aurait-il pas lieu de prendre plusieurs initiatives ? Premièrement la mise sur pied d’assemblées de quartier regroupant, outré la commune et les associations et les habitants, les commerçants et entreprises et travailleurs pour dialoguer, échanger sur les difficultés des uns et des autres et construire collectivement les solutions ? Deuxièmement, en terme d’emploi, n’y a t-il pas lieu, si ce n’est déjà fait, de prendre des initiatives auprès des grosses entreprises du quartier pour leur proposer que certaines entreprises et associations locales puissant leur fournir des services (repas du midi, nettoyage, jardinage stages pour les jeunes, ,…) pour permettre de faire du lien et de créer de l’activité économique supplémentaire ?

En vous remerciant de votre attention

Sarah Turine